Pourquoi les institutions financières préfèrent chasser la chimère de la pauvreté :

Inégalités

03/01/2022
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Début octobre 2021, l'ICIJ (Consortium des journalistes d’investigation) a publié des données sur l’argent des riches dans les paradis fiscaux, les Pandora Papers. Cette pratique est parfaitement légale, mais elle l'est moins lorsqu'elle est utilisée pour éviter ou frauder le fisc. Il s'agit d'argent qui reste caché et fausse les statistiques, d’une part - selon Tax Justice, entre vingt et trente trillions d’USD restent cachés aux autorités fiscales – et qui cause des problèmes financiers aux gouvernements nationaux, d’autre part. Selon le South Center, il manque aux États quelque 500 à 600 milliards d’USD par an du fait des failles dans la fiscalité des sociétés.

 

Ces données mettent en évidence la plaie béante de l'inégalité dans le monde. Celle-ci bénéficie toutefois de beaucoup moins d'attention au niveau international que la pauvreté alors qu’il s’agit d'un problème aux implications politiques majeures.

 

Dans cet article, je veux expliquer que la pauvreté fait souffrir des individus tandis que les inégalités déchirent les sociétés, les divisent et les rendent impuissantes.

 

La différence majeure entre ces deux problèmes est que la pauvreté, telle que formulée par la Banque mondiale, est un problème individuel, tandis que les inégalités nécessitent inévitablement un regard sur l'ensemble de la société. La pauvreté peut alors être combattue par des mesures permettant aux personnes vulnérables d'accéder au marché ou à l'éducation et aux soins de santé, tandis que l'inégalité ne peut être combattue sans s'intéresser également au sommet de la société. En d'autres termes, l'inégalité, plus que la pauvreté, est un problème politique.

 

Inégalité de quoi ?

 

L'inégalité est plus difficile à appréhender que la pauvreté. Les différentes approches philosophiques de la pauvreté - conservatrice, libérale, marxiste - sont relativement simples et, malgré tous les aspects "multidimensionnels" de la pauvreté, on peut affirmer sans risque que, dans toute économie de marché, la pauvreté se résume à un déficit de revenus.

 

Mais comment définir l'inégalité ? Inégalité de quoi ? Des revenus ? Des patrimoines ? Des opportunités ? Lorsque le PNUD a lancé ses rapports annuels sur le "développement humain" en 1990, il a publié des données très intéressantes sur l'inégalité des revenus, mais les solutions proposées concernaient principalement l'inégalité des chances.

 

De plus en plus de rapports sur l'inégalité ont été publiés à mesure que les limites de la réduction internationale de la pauvreté apparaissaient. Les Nations unies, le PNUD, l'UNRISD, l' OIT, l'OCDE et plusieurs auteurs importants comme Stiglitz, entre autres, se sont interrogés sur l'évolution des inégalités de revenus et sur l'influence que pouvait avoir la mondialisation.

 

Ces études ont également mis de nombreux écueils en lumière. Comment mesurer l'inégalité? En fonction des revenus ou en fonction des dépenses? Inégalités absolues ou relatives? Brutes ou nettes ?

 

Et si l'on prend les pays en considération, quel sera le critère ? Différences au sein des pays, entre les pays, pondérées ou non, ou sans frontières, les différences globales entre les individus ?

 

Et quel est le lien avec la pauvreté, le cas échéant ?

 

La difficulté du problème pour les institutions financières internationales est nettement apparue dans le Rapport sur le développement dans le monde 2006 de la Banque mondiale. Les projets préliminaires évoquaient clairement l'inégalité des revenus, mais tout cela a disparu dans le rapport final, qui ne parle que d'"équité" ou d'égalité des chances.

 

Pourtant, c'est à la Banque mondiale que des recherches importantes ont été menées, entre autres par Martin Ravallion. Il a non seulement établi que trop d'inégalités font obstacle à une lutte efficace contre la pauvreté, mais il a aussi très bien expliqué que toute approche de l'inégalité est idéologiquement biaisée. Les résultats des calculs seront différents selon que l'on mesure la consommation ou le revenu, de manière absolue ou relative. Tout dépend de ce qu’on veut "prouver".

 

Un exemple : pour l'Inde, le coefficient de Gini de la Banque mondiale est de 0,34 d’après la consommation, mais en termes de revenus, il passe à 0,50 ! Pour la Belgique, le coefficient de Gini est de 0,45 en fonction du revenu brut, mais seulement de 0,25 net, c'est-à-dire après impôts et protection sociale.

 

Il en va de même pour les calculs de Branco Milanovic qui ont montré que les inégalités dans le monde changent considérablement selon que l'on prend en considération les différences entre les pays, avec ou sans la Chine à croissance rapide, ou entre les personnes au niveau mondial. C'est cet auteur qui a créé le célèbre graphique de l'éléphant pour montrer comment la mondialisation entre 1988 et 2008 a principalement profité à la classe moyenne supérieure, tandis que les pauvres et les classes moyennes inférieures sont du côté des perdants. C'est certainement le cas en Inde et en Chine, tandis que les anciens pays riches ont tendance à être perdants. Le véritable vainqueur, cependant, est la classe supérieure, dans tous les pays. Les vrais perdants se trouvent en Afrique subsaharienne.

 

La Chine est parvenue à éradiquer l'extrême pauvreté en un laps de temps relativement court mais, dans le même temps, les inégalités ont rapidement augmenté.

 

L'inégalité aujourd'hui

 

Aujourd'hui, l'inégalité a pris la place qui lui revient dans l'agenda international. En 2013, la Banque mondiale a lancé un programme de "prospérité partagée" qui permettrait de lutter contre les inégalités en faisant en sorte que les revenus des 40 % de personnes les plus pauvres de chaque société augmentent plus rapidement que les revenus moyens. C'est cette approche qui a également été intégrée à l'objectif 10 des Objectifs de Développement Durable. C'est la solution de facilité qui porte le regard plutôt sur les pauvres et non pas sur les riches.

 

On peut se demander si ce sera efficace. La grande inégalité dans toute société ne se situe pas entre les plus pauvres et les plus riches, mais dans le petit groupe des très riches. Quiconque consulte l'ancien graphique du PNUD (la coupe de champagne) peut constater que les revenus de 80 % de la population sont relativement "égaux". Au-delà, et surtout parmi les 10 % les plus riches, la situation devient complètement folle et il n'est guère possible de faire une comparaison. Au début des années 1990, les 20% les plus riches recevaient déjà 82,7% du revenu mondial, tandis que les 80% les plus pauvres devaient se contenter de 17,3%.

 

Chaque année, des institutions telles que CapGeminiCrédit Suisse et Forbes publient des rapports intéressants sur les personnes les plus riches. Ce sont ces données qu'Oxfam utilise pour illustrer comment les très riches s'enrichissent rapidement et comment l'écart avec le reste de la population se creuse. Depuis 40 ans, les 1% les plus riches ont gagné plus de deux fois le revenu des 50% les plus pauvres. La part du travail dans le revenu global diminue par rapport à la part du capital.

 

Selon Piketty, c'est inévitable. Lorsque les revenus du capital dépassent ceux du travail, les inégalités augmentent rapidement et de manière insoutenable.

 

Tous ces chiffres peuvent être mis en perspective. Il est difficile de savoir si l'inégalité est plus grande aujourd'hui qu'elle ne l'était dans le passé, mais tout semble l'indiquer. Le Gini du revenu mondial est estimé à 0,43 en 1820, à 0,61 en 1913 et à 0,70 en 2002. Il est clair que les démocraties occidentales dotées d'un État-providence et d'un système fiscal plus ou moins équitable présentent des taux d'inégalité relativement faibles. Là où ce n'est pas le cas, comme au Brésil ou en Afrique du Sud, les inégalités explosent.

 

Et ceux qui ne regardent pas les revenus mais les patrimoines ne peuvent que constater l'état fondamentalement injuste du monde.

 

Le coefficient de Gini de la richesse a été estimé entre 0,55 et 0,80 pour 26 pays en 2000, alors que la richesse mondiale a doublé depuis. Selon Piketty, le taux de croissance des grands patrimoines est trois fois supérieur à celui de la richesse moyenne et cinq fois supérieur à celui du revenu moyen. Selon CapGemini, le nombre de personnes riches et ultra-riches augmente à un rythme de 7 à 9 % par an, tout comme leurs actifs. Selon le Crédit Suisse, les 1% les plus riches possèdent près de la moitié des actifs totaux, et la moitié la plus pauvre ne possède pas plus de 1% de ces mêmes actifs.

 

Que faire ?

 

À mesure que les programmes d'austérité reviennent à l'ordre du jour, que les prix de l'énergie augmentent, que les familles luttent pour survivre et que les chiffres de la richesse insensée se multiplient, le mécontentement s'accroît face à ce qu'il faut bien appeler une dualisation des sociétés, une lente scission entre une grande masse de personnes situées en dessous ou juste au-dessus du seuil de pauvreté et un petit groupe de riches et de super-riches qui vivent dans un ‘autre monde’. La classe moyenne mondiale disparaît lentement. Mais il n'y a pour autant pas de prolétariat mondial : les pauvres des pays riches sont plusieurs fois plus riches que les pauvres des pays pauvres. En outre, les travailleurs qui perdent leur emploi dans les pays riches en raison de la concurrence avec le Sud sont plus susceptibles de se ranger du côté du capital local que de celui de leurs collègues des pays pauvres.

 

Plus l'inégalité et ses conséquences sont mises en lumière, mieux on comprend pourquoi la réduction de la pauvreté était à l'ordre du jour de la communauté internationale il y a 30 ans et pourquoi l'inégalité fut négligée. C'est ce que les riches peuvent supporter sans que cela n'affecte leur patrimoine.

 

Milanovic voit trois solutions possibles : augmenter les revenus des pays pauvres au niveau de ceux des pays riches, mais ce n’est pas possible d’un point de vue écologique. La deuxième solution est la redistribution mondiale, et la troisième solution rationnelle est la migration des pays pauvres vers les pays riches. C'est ce dernier cas qui se produit actuellement et qui n'est pas non plus durable.

 

Il reste donc la deuxième solution, mais elle n'est certainement pas évidente sur le plan politique. Piketty souligne que la redistribution a posteriori ne suffira pas, qu’il faudra également un impôt sur la fortune. Dans une philosophie néolibérale, cependant, la réduction des inégalités entraînera inévitablement une réduction de la croissance. Ce n'est que l'inégalité "injustifiée" qui doit être combattue, écrivait The Economist en 2001. Et pour Hayek, la justice redistributive était la voie de la servitude. Les organisations internationales savent que les soulèvements et les rébellions ne sont jamais le fait de pauvres gens dont l'énergie est nécessaire à la survie, mais de classes moyennes qui ne peuvent plus accepter l'injustice croissante. Aujourd'hui, ces classes moyennes sont confrontées aux privatisations et à l'effondrement des services publics, à une délégitimation des Etats sociaux et à une attaque contre les syndicats et le droit du travail qui les "favorise". C’est ainsi qu’on a tenté de transformer les pauvres en alliés des riches, contre la classe ouvrière organisée.

 

Il existe, bien sûr, de très nombreuses autres raisons de lutter contre les inégalités : la nécessité des frontières pour stopper les migrants, l'instabilité politique, les problèmes sociaux - santé, criminalité, suicides, etc. - que Wilkinson & Pickett ont mis en lumière.

 

Enfin, il y a le principe d'égalité qui est au cœur des systèmes démocratiques que nous privilégions toujours. C'est une égalité des droits qui n'a aucune chance de réussir lorsque l'inégalité matérielle devient trop grande. Les problèmes d'inégalité délégitiment les grandes richesses. L'inégalité met en danger la démocratie. Heureusement, il existe aujourd'hui des mouvements citoyens tels que l'ICIJ, Tax Justice et Global Financial Integrity qui recherchent les chiffres et les rendent publics. Et peut-être y a-t-il de la lumière au bout du tunnel, alors que la Chine revient à l'ancien concept de "prospérité commune" et que les "Bidenomics" aux États-Unis tentent, selon certains, de réglementer et de moraliser le capitalisme.

 

De par les rapports de force qu’elles impliquent, les inégalités sont bien plus difficiles à combattre que la pauvreté et c’est ce qui explique la préférence des organisations internationales. Ce n'est pas de philanthropie dont nous avons besoin, mais d'une contribution équitable de chacun pour la stabilité et la durabilité. L'inégalité est un problème mondial qui nécessite des solutions mondiales.

 

Francine Mestrum est docteure en sciences sociales (Université Libre de Bruxelles) et a travaillé pour les institutions européennes et plusieurs universités en Belgique.

 

https://wsimag.com/fr/economie-et-politique/67513-inegalites

 

 

 

 

https://mail.alainet.org/es/node/214636

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